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Le p'tit conseil naturel

Widgecolo tout sur le bio

Publié par Les amis du Djurdjura

Je suis Algérien, c'est un fait de nature. Je me suis toujours senti Algérien. Cela ne veut pas seulement dire que je suis né en Algérie, sur le versant sud de la vallée de la Soummam, en Kabylie, et qu'un certain paysage est plus émouvant, plus parlant, pour moi, que tout autre, fût-il le plus beau du monde. Qu'en ce lieu j'ai reçu les empreintes primordiales et entendu pour la première fois une mélodie du langage humain qui constitue dans les profondeurs de la mémoire l'archétype de toute musique, de ce que l'Espagne nomme admirablement le chant profond. C'est cela et bien plus; l'appartenance "ontologique" à un peuple, une communion, une solidarité étroite de destin, et par conséquent une participation totale à ses épreuves, à sa misère, à son humiliation, à sa gloire secrète d'abord, manifeste ensuite; à ses espoirs, à sa volonté de survivre comme peuple et de renaître comme nation.

 

J'étais, je suis de ce peuple, comme il est mien. À l'intérieur de ce sentiment, il y avait un pressentiment, une intuition si profonde vécue dans le for intérieur que je désespère de la traduire en clair : que tout ce que je pourrais dire durant ma vie, paroles de bouches ou paroles écrites, ne serait jamais que l'expression d'un discours antérieur à moi, préformé dans un passé lointain, mais vivant en moi, nourri par une tradition, une sagesse, une conception de la vie et de l'homme qui font le trésor inaliénable et sacré de mon peuple. Il s'est trouvé que grâce à lui j'ai reçu ma part de ce trésor et que, en dépit de la distance, du temps, du déracinement, la communication entre moi et la source originelle ne fut pas rompue.

 

Au contraire, à travers mes lectures, mes voyages, qui furent chacun autant de lectures, mes amours et mes rencontres - dont certaines sont illustres et m'ont profondément marqué - mon chemin m'a toujours ramené vers cette source cachée qui est pour moi quelque chose qui ressemble aux mères dont parle Goethe.

 

Mais, revenant vers ma source, je l'entendais chanter dans une harmonie plus complexe et plus vaste, faisant dialoguer en moi la voix des ancêtres avec d'autres voix de l'homme, plus belles peut-être, plus riches, plus travaillées, mais qui tout en provoquant en moi les plus somptueuses fêtes de l'esprit n'atteignent pas cette fine pointe, cette jointure où le domaine d'Animus cède la place en nous au domaine d'Anima, pour rappeler la célèbre parabole de Claudel. Un ami, qui est dans cette salle, m'avait dit récemment une parole bouleversante, que je tiens pour un don sans prix, car elle éclaire ce que je ne sais pas bien dire : " je ne peux pleurer qu'en kabyle." Cela veut dire qu'il y a pour chacun de nous un langage des langages qui seul fait pleurer notre âme, qui est seul, pour nous ce langage de l'âme pour l'âme dont parlait Rimbaud.

 

Cela, c'est mon pays, dans ce qu'il a d'irréductible - et c'est le premier pôle de la persepctive ambiguë dont j'ai parlé.

 

(...)

 

Jean Amrouche - Texte paru dans le Figaro Littéraire, du 13 avril 1963.

* Le titre est de notre attribution.

 

Note des amis du Djurdjura:

 

Si nous avons cru utile de déterrer ce texte, presque inconnu, de Jean Amrouche, c'est pour d'abord apporter de l'eau au moulin de tous ceux et toutes celles qui militent pour la réhabilitation officielle de ce grand poète et militant national. C'est ensuite pour rappeler que ce même texte est ô combien d'actualité! N'y changeons rien! Où plutôt si, changeons seulement d'époque, et tout ce temps écoulé nous apparaîtra dans sa vérité hideuse comme futile et inutile. Mais le temps s'écoule et s'en va pendant que les écrits restent. Nous voilà donc revenus à la case départ. C'est un fait. C'est pour cette raison que nous n'avons pas arrêté de repartir au combat, avec pour seules munitions, les mots salvateurs du poète.

 

- Sur ce lien link, un poème de J. Amrouche à la mémoire de Ben M'Hidi. 

 

amrouche.jpg 

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