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Le p'tit conseil naturel

Widgecolo tout sur le bio

Publié par Imeddukal n Jerjer

feraoun.jpg" Mon père, un rude fellah, débroussaillait, défrichait sans cesse et plantait. Au bout de quelques années, nos parcelles changèrent d'aspect. En plus de cela, il entretenait une paire de boeufs, un âne, une chèvre, deux moutons. Les boeufs ne nous appartenaient pas. Un riche quelconque nous les confiait au printemps. Nous les engraissions et nous pouvions mettre en valeur nos propriétés. Vers le mois d'octobre, nous les vendions et il nous revenait le tiers du bénéfice. L'âne nous appartenait ainsi que les moutons et la chèvre. Le premier nous rendait beaucoup de services. Il portait sur son dos le bois et le sac d'herbe du champ. Il y transportait le fumier; il portait à la ville les charges de raisin ou de figues et rapportait de l'orge pour la famille, ou, pendant la saison des légumes, des piments, des courgettes, des pommes de terre que ma mère échangeait par platées avec les voisines contre des céréales.

Les moutons étaient achetés tout petits, ils grandissaient, devenaient gras et à l'approche de l'aïd nous en vendions un qui rapportait généralement le capital engagé pour les deux. Et chaque année, mon père était fier d'égorger, sans avoir rien dépensé, un mouton en l'honneur du Prophète.

 

En plus de son lait, la chèvre donnait assez régulièrement un ou deux chevreaux que mon père vendait avec beaucoup de plaisir. Il nous arrivait aussi d'en manger un. Un prétexte pour le sacrifice venait très facilement : ma mère avait deux ou trois maladies dont elle parlait souvent et qu'on ne voyait jamais. Et, tout à fait par hasard, un derviche lui conseillait de tuer un chevreau qui avait précisément la couleur du nôtre. Si ce n'était pas ma mère, c'était alors mon père qui venait d'attraper une insolation. Or, tout le monde sait que cette maladie provient des djenouns** qui ne quittent le malade qu'après avoir vu couler le sang d'un chevreau, d'un chevreau de la couleur du nôtre. Le troisième gros personnage qui pouvait provoquer la mort du malheureux cabri était le fils unique. Quant aux soeurs, leurs djenouns avaient tout au plus la hardiesse de demander des oeufs. Mon père se faisait prier toute une semaine pour consentir à nous acheter, tous les deux ou trois mois, de la viande au marché. Mais il était toujours prêt à égorger le chevreau.

Il ressemblait d'ailleurs en cela à la plupart des fellahs. La viande est une denrée très rare dans nos foyers. Ou plutôt non! le couscous est la seule nourriture des gens de chez nous. On ne peut, en effet, compter ni la louche de pois chiches ou de fèves qu'on met dans la marmite avec un rien de graisse et trois litres d'eau pour faire le bouillon, ni la cuillerée d'huile qu'on ajoute à chaque repas, ni la poignée de figues qu'on grignote de temps en temps dans les intervalles. À par cela, on a la faculté de se verdir les gencives avec toutes les herbes mangeables que l'on rencontre aux champs; on est libre aussi de se remplir le ventre à tous les ruisseaux limpides qui dégringolent des coteaux et l'on peut, en guise de primeurs, manger toutes les prunes, les pommes ou les poires encore vertes que les dents peuvent supporter. Nous sommes des montagnards, de rudes montagnards, on nous le dit souvent. C'est peut-être une question d'hérédité. C'est sûrement une question de sélection...naturelle. S'il naît un individu chétif, il ne peut supporter le régime. Il est vite...éliminé. S'il naît un individu robuste, il vit, il résiste. Il sera peut-être chétif par la suite. Il s'adapte. C'est l'essentiel."

 

- Source :  "le fils du pauvre", Éditions du Seuil, 1954

                  Auteur : Mouloud Fearoun - 8 mars 1913 / 15 mars 1962

                  (2012 = cinquantenaire de son assassinat par l'OAS )

 

* maɣres = mars

** djenouns = démons

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