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Le p'tit conseil naturel

Widgecolo tout sur le bio

Publié par Ernest JOUZEL

Le lendemain matin, nous nous levions de bonne heure. Le sac à dos enfilé, nous partions gaillardement pour la montagne, cette montagne que nous aimions tant gravir, parcourir, sillonner pour en découvrir le charme, pour en apprivoiser  les secrets.. A chacune de nos sorties, selon la saison et le chemin d’accès, elle changeait d’aspect. Pour cette raison, pour les émotions que son attrait enfantait, nous ne nous lassions pas de l’apprécier. Nos pieds collaient à sa carapace comme notre âme adhérait à sa magnificence. Une sorte d’osmose ineffable qui faisait qu’on faisait corps avec elle comme des amoureux s’étreignant.

 

Paul notre collègue et compagnon de route était pour nous un guide précieux. Sa générosité dans l’effort, son sens de l’orientation nous comblait. Grâce à lui, nous arpentions le terrain sans appréhension et découvrions des sites merveilleux, des panoramas splendides. On aurait dit qu’il connaissait la montagne sur le bout des doigts.

 

En partant de l’école, nous descendions le versant par le chemin d’Ighil Igoulmimène, traversions ensuite la route nationale 30 en contrebas, parcourions la large plaine des Ouadhias. Verdoyante par ses herbes grasses émaillées de petites fleurs sauvages, bruissant de ses rus aux eaux limpides et fraîches, elle constituait un vaste refuge pour salamandres, couleuvres et orvets, perdrix, insectes, toute une faune que nos pas dérangeaient à notre passage. Quelques bovins broutant tranquillement l’herbe drue et tendre nous jetaient un bref regard puis continuaient  leur lente digestion en ruminant inlassablement. Notre présence sur leur territoire ne semblait nullement les déranger.

 

A peine la vallée franchie, que devant nous sa majesté le Djurdjura, comme pour nous éblouir, étalait sa puissance et sa magnificence. Couronné encore de son manteau blanc dont les pans en lambeaux dégringolaient la pente en s’effilochant pour finalement disparaître comme un morceau de sucre dans une boisson chaude, il semblait attendre ses visiteurs d’un jour. Tête baissée, les yeux rivés à nos pieds pour éviter le caillou rebelle et déstabilisant, contournant les éboulis, nous avancions lentement, happés par le silence des altitudes. Avec témérité, nous progressions ainsi jusqu’à la limite inférieure des neiges tombées à diverses reprises durant la saison hivernale. Et là, dans un abandon à l’envoûtement du lieu,  l’alpiniste amateur que nous étions se faisait soudain chasseur. Chasseur d’images exceptionnelles, chasseur seulement armé d’un appareil photo pour immortaliser en plusieurs actes les plus belles scènes, les plus beaux décors, les acteurs les plus naturels et merveilleux qu’il est permis à l’homme de rencontrer dans un théâtre de cette envergure : dans les airs, un aigle décrivant des courbes et  scrutant le sol à la recherche d’une proie, dans les anfractuosités des rochers, des marmottes enfin sorties de leur sommeil et se réchauffant aux premiers rayons du soleil. Nous restions cois, enivrés d’une atmosphère presqu’irréelle, limitant nos mouvements et gestes pour ne pas effaroucher ces demoiselles lissant leur poil, humant les premières senteurs de la vie nouvelle, batifolant sans trop s’éloigner du refuge. Ce n’était que du bonheur. La nature qui nous offrait tout ce qu’elle avait de meilleur nous réconciliait avec elle si tant est qu’on l’eût oubliée.

 

djurdjura

                                              Photo: Larbi Meziane

 

En nous, subrepticement, un autre chasseur rongeait son frein et s’impatientait. La proximité de la couverture neigeuse aiguisait nos instincts premiers, nos pulsions de gosse. Notre âme de combattant, cette fois à main nue, n’en pouvait plus d’attendre. Cette neige qui s’offrait à nous harcelait tellement nos appétences de plaisir spontané qu’elle précipitait sans le vouloir l’inévitable bataille. A peine les boules étaient-elles  pétries de nos mains gelées qu’elles faisaient feu de tous bords, atteignant parfois la cible vivante, se perdant le plus souvent dans le décor en se désintégrant. Nous ressentions en ces moments exceptionnels une joie indescriptible, une liberté sans conditions, une ivresse grisante.  Par la grâce et la magie du lieu, nous étions frappés d’une plénitude que l’on ne rencontre que dans les allées d’un paradis rêvé. Avions-nous atteint un état de sérénité suprême ? Avec le recul qui permet une certaine comparaison des époques et des situations, je serai enclin aujourd’hui à le penser.

 

Se réchauffer, bouger, marcher, marcher encore, trouver enfin un lieu abrité du vent entre des rochers accueillants pour faire la pause du déjeuner, telle était ensuite notre première préoccupation. L’espace idéal étant judicieusement choisi, nous déballions le contenu de nos sacs : baguette de pain, diverses préparations dignes d’un bon pique-nique, bouteilles d’eau, gobelets, un petit réchaud bien utile à l’occasion. L’air de la montagne ayant creusé notre estomac, nous mangions de bon appétit en admirant l’immensité du paysage. De nos yeux émerveillés, nous balayions comme l’objectif d’une caméra le territoire kabyle de l’agawa (massif central) avec ses collines et dépressions, ses villages et ses forêts. Tout à notre contemplation sans bornes, nous avalions les bouchées sans même nous en apercevoir. Le repas en toute franchise passait comme une lettre à la poste.

 

 Encore quelques clichés à notre objectif et nous prenions le chemin du retour. Même si le soleil donnait encore sa pleine mesure, il fallait songer à rentrer car le trajet était long.  Le plein d’énergie nous ayant redonné des forces nouvelles, nous nous frayions un chemin dans le dédale des rochers et des buissons couvrant le flanc du Mont Kouriet toisé par l’Akouker. Selon le cas, nous empruntions des chemins opposés. Certaines fois, nous mettions le cap sur Agouni-Guehgrane, petit village niché au pied d’un rocher pittoresque de haute stature et en forme de pain de sucre, dit « le rocher du corbeau ». D’autres fois, nous partions vers l’est en passant par le village d’Aït Toudert et ceux des Ouacifs. Ce secteur présentait la particularité de comprendre de nombreux petits hameaux  courant sur une ligne de crêtes s’affaissant depuis le djebel jusqu’à l’oued. On aurait dit un chapelet avec ses grains en guise de villages, une chaîne avec ses anneaux ; d’ailleurs nous l’appelions la chaîne des Ouacifs. Longeant l’oued, nous arrivions au pont de Takhoukht, carrefour de communication incontournable pour rejoindre Tizi d’un côté, Ouadhias de l’autre et même Fort-National par la route de montagne. C’est là que nous nous séparions pour continuer les uns vers Tizi-Hibel, les autres vers Ouadhias-villages. A l’issue de cette dernière montée, nous étions certes fatigués mais heureux. Nous n’avions qu’une idée en tête : recommencer dès que possible.

 

                                  Par Ernest JOUZEL, coopérant enseignant à Ouadhias.

 

PS: Ernest tient un blog où il raconte avec passion ses années "Kabyles": link

 

 

 

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